On nous dit souvent que devenir parent est un choix.
Comme si cette phrase suffisait à faire taire toutes les difficultés qui peuvent suivre.
« C’est la vie que tu as choisie. »
Combien de mères ont entendu cette phrase lorsqu’elles ont simplement essayé d’exprimer leur épuisement ?
Oui, devenir parent peut être un choix. Mais choisir d’avoir un enfant ne signifie pas savoir, à l’avance, ce que représente réellement la maternité. On ne peut pas imaginer pleinement les nuits sans sommeil, la charge mentale permanente, les inquiétudes qui ne s’arrêtent jamais, la culpabilité, l’impression de ne plus avoir une minute pour soi ou, parfois, la sensation de ne plus savoir qui l’on est en dehors de son rôle de mère.
Il y a des jours où l’on ne veut pas mourir.
On veut simplement que tout s’arrête quelques instants.
Mettre sa vie sur pause. Dormir. Respirer. Se retrouver. Ne plus avoir à répondre aux besoins de quelqu’un pendant quelques heures. Ne plus avoir à réfléchir, anticiper, organiser, rassurer, protéger.
Et parfois, lorsqu’une mère est épuisée, isolée et en souffrance, ses pensées peuvent devenir sombres. Il faut avoir le courage de le dire.
Il existe des mères qui ont peur de leurs propres pensées. Des mères qui pensent au suicide. Des mères qui ont des pensées intrusives et terrifiantes concernant le fait de se faire du mal ou de faire du mal à leur enfant. Non pas parce qu’elles sont nécessairement de mauvaises mères ou des monstres, mais parce que la souffrance psychique peut prendre des formes que nous préférons encore ignorer.
Le silence, lui, peut être dangereux.
C’est pour cela qu’il faut parler de la dépression post-partum. Pas uniquement comme d’un « coup de blues » après un accouchement. Pas uniquement comme d’une période difficile que l’on devrait traverser en silence en attendant que cela passe.
La santé mentale des mères mérite d’être prise au sérieux.
Une mère peut aimer profondément son enfant et aller très mal.
Les deux peuvent coexister.
Et pourtant, trop souvent, lorsqu’une mère ose dire qu’elle est épuisée, on lui répond qu’elle a choisi cette vie. Comme si demander de l’aide revenait à regretter son enfant. Comme si reconnaître que la maternité est parfois extrêmement difficile signifiait que l’on n’aime pas son enfant.
Cette manière de penser est injuste.
Parce que ce dont une mère a besoin lorsqu’elle est au bord de l’épuisement, ce n’est pas qu’on lui rappelle ses choix. Elle a besoin qu’on lui demande : « Comment vas-tu, vraiment ? »
Elle a besoin de pouvoir répondre honnêtement.
Sans être jugée.
Sans avoir peur qu’on pense qu’elle est une mauvaise mère.
Sans devoir faire semblant d’aller bien parce que les autres ne sont pas prêts à entendre sa souffrance.
Le manque d’entourage peut également rendre cette expérience encore plus difficile. Parce qu’élever un enfant seul ou presque, sans relais, sans famille disponible, sans personne à qui confier son enfant simplement pour prendre une douche, dormir ou respirer, peut devenir épuisant.
On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant.
Mais que se passe-t-il lorsque le village n’est pas là ? Mon retour au péyi a été fortement marqué par mon expérience de la maternité. Je suis revenue en Guadeloupe avec l’espoir de retrouver une proximité, une famille, une forme de soutien que l’éloignement avait rendu difficile.
Je ne regrette pas d’être revenue sur mon île. Au contraire. La Guadeloupe reste profondément chez moi.
Mais je dois aussi être honnête : certaines choses m’ont déçue.
J’ai parfois eu le sentiment que les mentalités autour de la maternité et de la santé mentale n’avaient pas suffisamment évolué. Que certaines souffrances restaient encore difficiles à entendre. Que l’on attendait toujours des mères qu’elles soient fortes, disponibles, reconnaissantes et silencieuses.
Comme si être mère devait automatiquement signifier tout supporter.
Je ne souhaite pas faire le procès de mon île ou de ses habitants. Je sais que beaucoup de personnes font de leur mieux et que les solidarités existent encore. Mais je crois aussi qu’aimer un territoire, c’est pouvoir dire ce qui doit évoluer.
J’ai envie de croire que nous pouvons faire mieux.
Mieux écouter les mères.
Mieux accompagner la dépression post-partum.
Mieux prendre en compte l’épuisement parental.
Mieux parler de la santé mentale.
Et surtout, arrêter de répondre à une mère qui souffre : « Tu as choisi cette vie. »
Personne ne devrait avoir à mériter de l’aide.
Choisir d’avoir un enfant ne signifie pas signer un contrat dans lequel on renonce au droit d’être fatiguée, dépassée ou en difficulté.
Les mères ne demandent pas qu’on leur enlève leurs enfants.
Elles demandent parfois simplement qu’on les aide à porter ce qu’elles portent déjà.
Alors parlons-en.
Parlons des nuits difficiles.
De l’isolement.
De la charge mentale.
De la dépression post-partum.
Des pensées sombres que certaines n’osent jamais avouer.
Parlons-en avant qu’une mère ne se retrouve seule face à une souffrance qu’elle ne sait plus comment supporter.
Parce qu’une mère en difficulté n’a pas toujours besoin qu’on lui explique qu’elle a choisi d’être mère. Parfois, elle a simplement besoin d’entendre :
« Je suis là. Tu peux souffler. Tu n’es pas seule. Et demander de l’aide ne fait pas de toi une mauvaise mère. »
